dimanche 20 mars 2016

Daech et la complicité des collectionneurs

L'organisation État islamique (Daech) réussit fréquemment à profiter de nos médias de masse et de leurs besoins économiques d'avoir toujours quelque chose de neuf à diffuser... et de notre mauvaise habitude de suivre ces nouvelles, sans distinguer le dérisoire de l'indispensable.

C'est ainsi qu'en novembre 2014, l'organisation proclamait la création d'une nouvelle monnaie, et que fin août 2015, elle montrait les pièces en question, jouant avec les métaux précieux sur l'attrait qu'ils suscitent sur les collectionneurs, les épargnants et autres survivalistes qui pensent qu'une pièce en or vaudra plus qu'une boîte de conserve après l'effondrement du système bancaire occidental.

Les médias suivaient : l'« État » exposait une nouvelle preuve régalienne de son existence temporelle.
Non, mais vous croyez que je vais promouvoir ces jetons en ajoutant un fichier de plus sur Google Images ?!! (couverture du numéro de L'Histoire)
Avec recul, Jérôme Jambu, conservateur au département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France, présente un point sur les réalités et fantasmes autour de ces pièces dans le numéro 421 daté mars 2016 du magazine L'Histoire (article en consultation payante sur le site web).

Apparemment en circulation depuis juin 2015, il y a sept valeurs : cinq dinars et un dinar en or ; dix, cinq et un dirhams en argent ; vingt et dix fulus en cuivre. Sur une face, des inscriptions en arabe, et sur l'autre des images inanimées : planisphère, monuments notamment mosquées symboliques des ennemis à éliminer (juifs et chrétiens), lance et bouclier... Jambu détaille l'analyse de ces symboles et la propagande qu'ils diffusent.

Les informations de Jambu permettent de dénouer le plan derrière ces frappes. Le sept octobre 2015, les autorités turques ont annoncé avoir mis fin à un atelier clandestin à Gazantiep, ville millionnaire proche de la frontière syrienne. Le matériel saisi et la qualité des pièces connues montrent un professionnalisme du travail.

Une qualité qui rappelle les monnaies du monde : format proche de celles d'Arabie saoudite, des fulus ressemblant à des centimes d'euro cuivrés. Mieux : une cinq dinar est un disque métallique saucé dans une fine couche d'or ! Certes, Daech possède des lingots de la Banque centrale irakienne et des monnaies antiques... Mais faut-il les gâcher ?

Le conservateur émet des hypothèses qui devraient faire réfléchir tout collectionneur et tout revendeur de pièces de monnaie en ces temps où trop nombreuses sont les populations victimes des mouvements djihadistes, de la Syrie à la France, de la Côte d'Ivoire à la Tunisie, et la liste est longue.

Le point de départ est qu'actuellement, ses confrères et lui n'ont encore jamais croisé de pièces aux caractéristiques initialement communiquées par Daech. Est supposée qu'une partie voire toute la frappe monétaire est composée de monnaies hors gabarit. Certes, l'organisation accuse des fraudes en provenance de Chine... Pour Jambu, il est fort possible que le groupe diffuse à fort prix ces jetons en faisant croire à un contenu d'or et d'argent mensonger.

Et de conclure par cet avertissement : comme pour la contrebande de pétrole ou de vestiges archéologiques, « objet manifeste de propagande, les pièces de monnaie créées et frappées par, pour le compte ou au nom de Daech, (...) doivent être considérées comme une source de financement de l'organisation. Et, par extension, du terrorisme international. »

Qui veut servir d'exemple devant les douaniers ou un juge ?

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